Goma. Kinshasa. Bruxelles/C’est l’heure des bilans. Trois jours après le scrutin, et maintenant que la toute grosse majorité si pas l’ensemble des bureaux de vote et de dépouillement ont terminé leurs opérations, il est temps de dresser un premier bilan provisoire de ce deuxième scrutin démocratique qu’a connu la RDC. J’ai évoqué dans les posts précédents notre travail d’observateur, en me tenant à une relation très factuelle. Suivent ici quelques conclusions plus générales sur ce que nous avons observé sur place, à Goma sur base de la visite de 17 bureaux de vote répartis dans plusieurs centres, tout au long de la journée.

Bureaux de vote à Goma

Partout, nous avons été bien reçus par les électeurs, les membres des bureaux et les témoins de partis qui se disaient satisfaits de notre présence et désireux de nous informer au mieux. Jamais nous ne nous sommes sentis indésirables et encore moins menacés.

Les électeurs étaient présents dès l’ouverture des bureaux de vote à 6h00 mais la lenteur des procédures de vote, voire le retard dans l’ouverture des bureaux, a créé de très longues files d’attente. Certains étaient exaspérés à juste titre par cette longue attente, mais nous avons reçu peu de témoignages signalant des personnes qui ont abandonné et sont rentrés chez eux.

Cette lenteur peut-être imputée à plusieurs facteurs. Certaines opérations, comme le vote des personnes autorisées par dérogation à voter dans un autre bureau de vote que celui qu’il leur était affecté (personnes en mission, par exemple) ont nécessité des écritures importantes. Par ailleurs, selon les membres des bureaux visités, les difficultés sont aussi dues au fait que les listes fournies par la CENI, si elles classent bien les électeurs par ordre alphabétique du nom, ne le font pas pour ce qui est du post-nom, très important au Congo.

Qu’en est-il de la livraison du matériel de vote ? Longtemps les craintes ont été grandes que la logistique ne suivrait pas. Et pourtant, les bureaux de vote étaient complètement constitués et équipés en matériel (listes, bulletins, isoloirs, urnes, encre, etc.). Les informations aux électeurs étaient complètes et affichées visiblement et les présidents et assesseurs généralement très motivés et bien formés.

Ce qui a posé problème, c’est le nombre important de témoins de parti. En début de journée, il a fallu convaincre ces témoins de parti qu’ils ne pouvaient pas toutes et tous être présent en même temps dans le bureau de vote. De nombreuses tensions ont été observées durant les premières heures du scrutin. Au fil de la journée, c’est une formule apaisée de rotation qui s’est imposée, mais avec une présence de nombreux témoins (parfois jusqu’à 15) par bureau de vote. Le plus souvent, ils se tiennent alors silencieux, voire passifs, et nous disent que tout se passe bien et qu’ils n’ont aucune remarque ou critique à communiquer.

Nous avons constaté, au travers de nos visites dans les bureaux de vote, que les conditions d’un scrutin fiable étaient très généralement assurées : les urnes étaient correctement scellées en présence des témoins et des observateurs, pas de campagne des candidats, pas de pression, etc. Il faut néanmoins constater que dans certaines situations, assez limitées, le secret du vote n’a pas été assuré de manière systématique. Ainsi, il est arrivé qu’assesseurs, témoins ou président de bureau avaient une vue sur certains isoloirs, voire lorsqu’ils aident les électeurs en les rejoignant dans l’isoloir. Quelquefois, pour faire son choix, l’électeur a besoin de sortir de l’isoloir assez étroit pour déplier totalement l’imposant bulletin de vote pour retrouver son candidat parmi les 256 qui présentent dans la circonscription.

Quelques mots sur les « omis », ces personnes ayant leur carte d’électeur mais non inscrites dans un des bureaux du centre qui leur a été affecté. Finalement, elles ont pu voter là où elles se présentaient avons-nous constaté dans tous les bureaux visités, et cela selon les directives données par la CENI (commission électorale nationale indépendante). A ce sujet, les informations relayées par la presse selon lesquelles cette instruction est parvenue tard dans la journée du scrutin est totalement fausse. Dès le matin du scrutin, les présidents des bureaux appliquaient cette mesure. Nous l’avons clairement vérifié.

Rumeurs : urnes bourrées et encre invisible

Fausses informations et rumeurs ont d’ailleurs joué un rôle important dans le déroulement du scrutin. Ainsi, cette rumeur selon laquelle

Un centre de vote, à l'heure du dépouillement

les bics de la CENI disponibles dans l’isoloir voyaient leur encre s’effacer du bulletin de vote après 30 minutes. La rumeur des bourrages d’urne par ailleurs ne tient pas la route. Au début du scrutin, les urnes transparentes étaient scellées devant témoins et observateurs, parfois après avoir été présentées à la foule. A la fin des opérations de vote, les urnes ne quittaient pas le bureau  et étaient dépouillées sur place ce qui empêchait ici aussi toute manœuvre frauduleuse. La rumeur des urnes bourrées au centre de vote La Joie à Goma a fait grand bruit dans les médias : les urnes auraient été « bourrées » avant même l’ouverture du bureau. Constatant des bulletins dans l’urne à son arrivée, la première électrice a crié au scandale en sortant et provoqué une réaction de la foule et le départ de la rumeur. Il ne s’agissait en réalité que des bulletins des membres du bureau et des témoins de partis après le scellé des urnes (comme le veut la procédure) !

Nos observations à Goma rejoignent donc les conclusions provisoires qu’a tirées l’AWEPA de cette mission d’observation selon lesquelles « malgré d’importants problèmes surtout d’ordre logistique, nous pouvons dire que les élections étaient conformes aux standards internationaux. L’AWEPA formule néanmoins les remarques suivantes :

  • il serait utile que les électeurs soient mieux formés et informés ;
  • la présence des témoins dans les bureaux de vote et de dépouillement doit être mieux organisée ainsi que les conditions matérielles pour l’exercice de leur mandat ;
  • il serait utile d’avoir une représentation plus équilibrée hommes-femmes dans les candidatures ;
  • il serait utile de limiter les dépenses électorales ;
  • il serait utile de garantir un accès égal aux médias. »

Cette mission se termine pour ma part avec deux impressions majeures. Une grande admiration tout d’abord pour le peuple congolais qui est allé voté avec enthousiasme pour faire connaître son opinion à l’égard des dirigeants et des différents partis et candidats d’opposition. Cette grande mobilisation a été possible grâce à la ténacité de celles et ceux qui ont permis dans les quelque 62.000 bureaux de vote que les élections se déroulent de la manière la plus normale possible. Ensuite, même si nous avons constaté des problèmes, des irrégularités ou des tensions, je ne reconnais pas cette journée de vote dans les relations très négatives et très pessimistes qui ont été effectuées par les médias, lesquels ont parfois relayé des rumeurs infondées. Ils continuent malheureusement parfois de le faire.

Le 6 décembre prochain, le vainqueur de la présidentielle sera connu. Espérons que d’ici là et à la suite de cette proclamation, les dirigeants politiques s’efforceront de ne pas colporter des rumeurs et d’appeler à une acceptation du résultat, quel qu’il soit.

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